Le nouveau "must" de la politique française, surtout à gauche, est la
rénovation ou la refondation. Si les socialistes n'ont pas réussi, c'est parce
qu'ils ont manqué leur aggiornamento. La faute incombe aux ringards, à ceux qui
n'ont pas su "décomplexer" la gauche en l'ouvrant vers le centre, vers les
modèles britannique ou italien. Etonnant travail d'appropriation du
vocabulaire, légitimé par les "grands penseurs", relayé par les
médias.
Quiconque ose expliquer que les fondamentaux de la gauche sont un socle
nécessaire de toute reconstruction est irrémédiablement rangé au rayon des
vieilles barbes. L'avenir est à la "sortie de l'affrontement bloc contre bloc",
nous expliquent en choeur François Bayrou et Ségolène Royal. Mais qui a donc
gagné l'élection ? Un tenant de la droite molle ? Au contraire :
pendant des années, Nicolas Sarkozy a cultivé tranquillement le terrain d'une
droite fière d'elle-même, mobilisant l'électorat, notamment populaire, non pas
aux marges mais au centre de l'idéologie d'une véritable "contre-révolution
libérale". Et c'est au moment où triomphe le héraut libéral autoritaire que
l'on nous explique qu'il faut "décomplexer" la gauche en la portant... vers sa
droite !
Ne nous laissons pas avoir. La gauche sociale-libérale ? On l'a déjà
tentée, en Angleterre, en Allemagne ou en Italie. Si elle peut être séduisante
un moment pour conjurer la droite dure, elle est porteuse de lourdes
déceptions, propices à réactiver une droite encore plus rude qu'elle ne l'était
auparavant.
Cette orientation ne permet pas de changer en profondeur les conditions de
vie du plus grand nombre et donc de gagner, massivement et durablement, les
catégories populaires et les jeunes. C'est au coeur des cultures politiques, à
droite comme à gauche, que les joutes électorales se perdent ou se
gagnent ; pas aux franges incertaines des familles politiques.
Ce n'est pas surprenant, à un moment où la politique se remet à passionner
et où les débats structurants portent sur le fond des projets de société. A
partir de quoi construit-on du lien social et de l'efficacité ? Sur ce
terrain-là, impossible de s'en tenir à des faux-fuyants. Comment peut-on nous
faire croire que l'adaptation au marché est "moderne" quand la concurrence
libre et non faussée produit tant de désastres humains et écologiques, de
gabegie et de désordre social ! Comment parler d'ordre juste dans un
système qui, par essence inégalitaire, déchire la société et oppose les
individus les uns aux autres ?
Le réalisme n'est pas dans l'acceptation de la norme de l'économie libérale,
mais dans sa contestation et dans la recherche patiente et sans verbiage de son
dépassement. La modernité n'est pas du côté d'une gauche qui renonce à être
elle-même sur le fond, mais du côté d'une gauche bien dans ses baskets, sûre et
fière d'elle-même.
Mais il est vrai, en même temps, que cette gauche assumée et "décomplexée"
par sa gauche a besoin de balayer devant sa porte. Le temps n'est plus au yo-yo
entre le renoncement et la conservation, l'abandon des principes ou
l'enkystement dans les vieilles formes. Une gauche ambitieuse est une gauche
qui ne renonce pas aux nécessaires ruptures, mais qui en repense de façon neuve
les cohérences.
Une gauche qui respecte son histoire et ses valeurs, mais qui n'hésite pas
quand il le faut à bousculer ses habitudes, ses instruments de pensée critique,
ses façons d'être même, et qui porte le renouvellement générationnel et
culturel. Une gauche qui parle de la question sociale, mais qui apporte des
réponses sur tous les terrains, des droits humains à la démocratie, en passant
par l'école, la culture ou les enjeux urbains.
Une gauche qui ne confond plus tous égaux et tous les mêmes, la force de la
solidarité et la dilution de l'individu dans le collectif, la passion de la
mise en commun et la soumission à l'étatisme, la promotion du public et la
fascination de l'administratif, les vertus de l'efficacité productive et le
productivisme.
Si les classes populaires, les nouvelles générations, les milieux culturels,
les intellectuels critiques ne se sentent plus portés par une dynamique de la
gauche de transformation sociale, c'est parce que s'est construite - d'impasse
soviétique en renoncements sociaux-démocrates - la démoralisation qui leur a
fait perdre confiance dans les "lendemains qui chantent". Mais c'est aussi pour
une part parce que nous, les tenants obstinés de la transformation sociale,
nous restons en panne. Et ce n'est pas qu'une question d'ego, de Meccano
stratégique ou de boutiques. C'est un enjeu de fond. Pour quoi nous
battons-nous ? Pas seulement, en contre, pas seulement pour défendre des
acquis, mais au nom d'une société différente, reposant sur d'autres valeurs,
d'autres critères, d'autres manières de "faire société".
Ou bien nous sommes capables de développer un projet cohérent,
transformateur, tracé en positif, qui montre de façon visible qu'il continue
des valeurs d'égalité, d'émancipation, de mise en commun, mais qu'il répond aux
enjeux du monde contemporain et de façon critique pour sa propre histoire et
pas seulement pour celle du capital ; ou bien nous nous engluons dans nos
réflexes idéologiques et nos vieilles routines et laissons à d'autres les
attributs de la modernité et de la rénovation. Or si le mouvement ouvrier fut
expansif, jusque dans les années 1960, c'est parce qu'il sut à sa manière
incarner une certaine vision de la modernité, alternative à celle du marché
libre du capital en expansion.
Soyons sans complexes. Assumons notre histoire. Sachons en être fiers ;
sachons donc la transformer.
Clémentine Autain et Roger Martelli sont codirecteurs du mensuel "Regards".
Elle est élue à Paris, il est membre du PCF.